9 siècles plus tard, les Charitables de Saint-Éloi sont toujours en charge des inhumations

Une procession de Charitables à la sortie de l'église de Beuvry © Clara Delcroix

Aux environs de Béthune, dans les Hauts-de-France, les pompes funèbres ne sont pas seules en charge des inhumations : il y a la confrérie des Charitables. Une tradition du Moyen-Âge qui se perpétue encore de nos jours. 

En milieu d’après-midi, j’arrive à Beuvry avec mon père. C’est le final de notre journée de randonnée (notre Tour du bassin minier, l’article viendra bientôt 😉).

Quelques kilomètres auparavant, mon père avait évoqué les Charitables, chargés des inhumations dans ce coin des Hauts-de-France.

Toutefois peu de chance d’arriver à Beuvry en même temps qu’un office : c’est déjà l’après-midi ! À moins que… Nous longeons le cimetière et apercevons l’église au loin. Une charrette est devant : un enterrement a lieu aujourd’hui.

Les Charitables sont dans l'église © Éric Delcroix

Les Charitables sont dans l’église © Éric Delcroix

Nous nous installons dans le café en face de l’église et prenons une consommation. Un café comme d’époque ! Le poêle à charbon trône dans un coin, les tables sont réparties sur le pourtour de la salle, les murs sont recouverts partiellement de faïence…

Nous commençons à discuter avec la gérante. Sa mère est aussi présente, mais ne réagit pas beaucoup, trop absorbée dans la réalisation d’un tricot vert. «Ah oui ! En ce moment il y a beaucoup de morts ! C’est sûrement dû à la chaleur…»

L’employé funéraire arrive quelques instants plus tard pour commander «quelque chose de frais». La discussion se poursuit. «À 99 %, ce sont les Charitables qui assurent les inhumations à Beuvry. Vous savez c’est petit par ici, les villages… Alors à moins que la personne ne refuse, ce sont les Charitables…»

La gérante reprend : «Mais si vous leur demandez, ils pourront vous montrer la Chambre de la confrérie. C’est juste là !»

Nous attendons devant l’église. L’office se termine, les Charitables transportent le corps jusqu’au cimetière, le cercueil sur une charrette. L’un d’eux se dirige vers la Chambre de la confrérie. Je l’interpelle : c’est bon, il nous ouvre les portes !

Un charitable attend devant l'église de Beuvry © Éric Delcroix

Un charitable attend devant l’église de Beuvry © Éric Delcroix

L’histoire des Charitables

La confrérie des Charitables est une tradition du Moyen-Âge. En 1188, la région est ravagée par une épidémie de peste. Le problème : personne ne souhaite s’occuper des défunts, craignant une contamination.

On raconte que 2 maréchaux ferrant, Gauthier (de Béthune) et Germon (de Beuvry) voient apparaître Saint-Éloi, le saint patron des forgerons, dans leurs rêves. Il leur demande de se rencontrer près de la source de Quinty (à côté de la chapelle Quinty) et de fonder une confrérie pour enterrer les morts : la Confrérie des Charitables de Saint-Éloi, avec pour devise «exactitude – union – charité».

Ceci en fait la confrérie la plus ancienne d’Europe.

Depuis, la tradition se perpétue. Et en 1853, la Confrérie est devenue laïque suite à un différent avec l’évêque d’Arras.

Les Charitables, qui sont-ils ?

Petits ou grands, croyants ou mécréants, les Charitables assurent les inhumations bénévolement. Cependant, une quête a lieu en cours de messe et les Charitables peuvent être amendés (pour avoir ôté son bicorne à un mauvais moment par exemple). Ces amendes sont nommées « bouquet » et s’élèvent à 50 centimes.

La tâche étant faiblement rémunérée, des dons leur sont aussi offerts en complément.

Les confréries des Charitables de Saint-Éloi sont divisées en sections de 25 confrères. À Beuvry, 2 sections : la section du haut (gants et cravates blanches) et la section du bas (gants et cravates noires).

La chambre de la Confrérie des Charitables de Beuvry © Clara Delcroix

La chambre de la Confrérie des Charitables de Beuvry © Clara Delcroix

Pour entrer dans la confrérie des Charitables, aucune réserve. «Actuellement, on recrute. Les jeunes il n’y en a pas beaucoup… À Béthune, si ! Mais ici à Beuvry, on a du mal…» À bien y réfléchir, il y a tout de même une condition : être un homme. «Les femmes, elles font seulement la lessive de nos chemises.»

Chemise, mais aussi gants, cravate, et surtout le fameux bicorne ! L’uniforme des Charitables est facilement reconnaissable. Au total, 800 € pour l’ensemble de la tenue. À savoir : le bicorne est fabriqué à Béthune par la Maison Carré, alors que le reste provient de Marchand Frères à Bruay-la-Buissière (enseigne désormais fermée suite à un redressement judiciaire).

On nous avoue que l’uniforme est (trop ?) chaud en été. Mais par tous temps, il reste le même : qu’il pleuve, vente ou fasse grand soleil.

On note assez rapidement une ou des médailles sur la veste des confrères. Mais à quoi correspondent-elles exactement ? «On en reçoit une à l’entrée dans la confrérie, et ensuite une nouvelle tous les 5 ans.» Je regarde l’amas de médailles sur la veste du confrère qui vient de me répondre. Il doit être ici depuis une paire d’années !

Procession à naviaux

En septembre, a lieu la procession à naviaux. Les confréries de Béthune et de Beuvry marchent et se retrouvent à la chapelle Quinty, lieu de rencontre entre Gauthier et Germon.

Naviaux ? Du patois, qui signifie « navets ». Plusieurs explications. Certains assurent que les navets étaient utilisés pour se protéger de la peste, d’autres qu’ils représentent le repas partagé par les confrères.

Et si un Charitable vient à décéder ?

Lorsqu’un Charitable décède, l’évènement est plus singulier. Principale différence : la chanson des Charitables résonne lors de l’office.

Refrain
Vive la confrérie (bis)
Il n’est rien de plus beau,
de plus digne d’envie (bis)

1) Aux amis que le temps emporte,
Loin des mortels sous d’autres cieux,
Nous formons la dernière escorte,
Nous faisons les derniers adieux.

Refrain

2) De sa faux que la mort rapide
Vienne à décimer la cité,
Nous avons tous un bras solide,
Un cœur disant avec fierté:

Refrain

3) En vain les fléaux et l’orage
Autour de nous sèment l’effroi
Jamais n’a failli le courage
Des ministres de Saint-Eloi.

Refrain

4) Voyez ce noble Confrère,
Entre richesse et pauvreté
Sa main gauche accepte un salaire
Et sa main droite en fait charité

Refrain

5) Là haut, nous toucherons Confrère,
Le prix d’un bienfaisant devoir
Car le pauvre dans sa prière
Le redit à Dieu chaque soir.

Refrain

6) Grand Saint de ton séjour céleste
Protège les fils de Gauthier
A Béthune, contre la peste,
Offre toujours ton bouclier.

Refrain

7) Amis, glorifions tous en chœur
La gentillesse de nos Consœurs
Avec elles, nous sommes dans la joie,
Tous des disciples de Saint-Eloi.

Refrain

8) Doyen, Prévôts, Mayeurs, Confères,
Nobles foyers de charité,
Faisons du choc de nos verres,
Le feu de la Fraternité.

Exactitude – Union – Charité

Connaissiez-vous la Confrérie des Charitables de Saint-Éloi ou existe-t-il d’autres traditions ressemblantes près de chez vous ?

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