Mère bipolaire de retour à la maison, quel constat ?

Article : Mère bipolaire de retour à la maison, quel constat ?
Crédit: CC Unsplash Visual Stories || Micheile https://unsplash.com/photos/XpYxzlbqFZk
10 octobre 2021

Mère bipolaire de retour à la maison, quel constat ?

À la fin du mois de février, j’écrivais Le retour de la mère prodigue au sujet de ma mère bipolaire (suite de Une année en enfer avec ma mère bipolaire et Bipolaire face au juge des tutelles). Aujourd’hui, près de 8 mois plus tard, où en sommes-nous ?

Elle est partie, elle est revenue, je suis partie, vais-je revenir ? Voilà comment résumer la situation en quelques mots. Lors de la rédaction du premier article, j’avais 20 ans. J’en ai 21, 22 dans quelques semaines. De l’eau a coulé sous les ponts. Quand ma mère n’était plus là, j’avais l’impression que je ne la reverrais plus jamais… Pour le meilleur ou pour le pire ?

Depuis plusieurs mois désormais, ma mère est revenue vivre chez nous. Au « domicile familial », comme se plaisent à le nommer les diverses institutions juridiques ou médicales.

Maman est rentrée, mais pour autant tout n’est pas réglé.

Avec un bipolaire, des milliers de choses à s’occuper

Même sans être là, et sûrement sans le faire exprès, elle provoquait une tonne de choses à régler : de la paperasserie, des problèmes, de-ci, de-là… Alors ce serait comment si elle revenait ?

Ça m’obnubilait, ça cogitait tout le temps dans ma petite tête qui n’avait qu’une envie : que tout s’arrête, que tout redevienne « normal ». Mais où se situe la normalité quand on est « aidant » d’un bipolaire ? Personne ne peut nous répondre. Personne ne le sait sûrement.

Le corps médical ne connaît « que » ce qu’il a appris dans les livres. Les autres « aidants » peuvent connaître des situations similaires, parfois même très similaires, mais rien n’est jamais exactement pareil.

Depuis la publication du premier article, je peux vous assurer que j’en ai reçu des coups de fil, des mails… des aidants désemparés ne sachant pas comment s’y prendre avec leur proche bipolaire. Est-ce que je dois l’hospitaliser ? Comment va-t-il le prendre ? Est-ce que je dois le laisser vivre seul ? Dois-je m’éloigner ? Est-ce qu’il vaut mieux qu’il vive avec moi et que je supporte ses excès ? Comment gérez-vous les crises ? À qui s’adresser ?

Tout un florilège de questions… Mais vraiment, personne d’autre n’est là pour répondre ? C’est une gamine de 20 ans qui aurait toutes les clefs entre ses mains ? Moi, je n’en sais rien… Je n’écris ici que mon ressenti, celui de mon père et de ma sœur, ce que nous vivons. N’empêche que c’est aberrant. Je me retrouve dans la même situation que ces gens : une foultitude de questions qui se heurtent encore et toujours à un énorme mur. Personne n’est là pour nous répondre.

Un psychiatre pas comme les autres ?

Je dois nuancer mon propos. Un psychiatre, un seul psychiatre de ma mère nous a écoutés et a pris en compte nos paroles. Il a essayé de rétablir un dialogue entre ma mère et le reste de la famille. C’était loin d’être gagné et je lui suis reconnaissante d’avoir essayé.

Lors de sa dernière hospitalisation, ma mère a basculé de la phase haute à la phase basse, de la phase maniaque à la phase dépressive. Après plus de deux ans de phase haute, doit-on le prendre comme un soulagement ?

Petit à petit, le psy a instauré des visites au « domicile familial ». Un week-end. Une semaine. Puis le retour définitif. Pour toujours. Ça fait peur. C’est un plongeon dans l’inconnu. La famille était un peu divisée sur cette question. Papa a toujours dit de laisser des portes ouvertes, alors un retour, il n’était pas contre. Ma sœur, elle, n’était vraiment pas pour. Et moi ? Je nageais entre deux eaux, j’étais partagée. À posteriori, je pense que j’appréhendais beaucoup.

Mais ce psychiatre, est-il la règle ou l’exception ? En tout cas, le temps de ce suivi, j’étais soulagée. Ça n’a pas duré.

Petite parenthèse : les deux psychiatres avec lesquelles nous étions en conflit au début de la  phase maniaque de ma mère ont été auditionnés par l’Ordre des médecins. Ils ont aussi été convoqués devant le conseil de l’Ordre des médecins et l’agence régionale de santé (ARS) a ouvert une enquête à leur sujet.

Après deux ans d’absence, ma mère bipolaire revient

C’est fou tout ce qui peut se passer en deux ans. J’aurais pu me marier. J’aurais pu déménager. Ou encore partir loin. J’aurais pu être hospitalisée. Mais non, rien de tout ça. À l’intérieur, j’ai quand même dû changer, un peu du moins.

Maman ne me manquait pas vraiment. Je m’étais accoutumée à l’idée de recevoir un jour un coup de fil. « Oui, bonjour, c’est la police / les pompiers / je ne sais qui, on a retrouvé votre mère. Elle est décédée. » Ça semble un peu trash dit comme ça, mais à force de désillusions, je m’étais fait une raison. Quelle pouvait être l’issue de toute cette histoire ? Je n’en avais aucune idée. Et encore aujourd’hui, même si elle est rentrée, je me demande quelle sera l’issue.

Pas de coup de fil. Le cours de l’histoire en a voulu autrement. C’est peut-être mieux ainsi.

Qu’elle vienne revivre sous notre toit, d’accord. Mais pour moi, ça ne remettait pas tous les compteurs à zéro. Difficile de pardonner certains excès. En tant qu’aidant, on entend souvent : « Il faut la pardonner. C’est la maladie, ce n’est pas elle. »

Et un jour, de la bouche d’un psy : « On ne sait jamais ce qui est de la maladie et de la personnalité de l’individu. » Comment suis-je censée m’y repérer dans tout ça ? Quoi penser ? Faut-il, en fin de compte, se forger sa propre idée ?

Les deux ans d’absence restent en travers de ma gorge. J’essaie d’oublier, de ne pas m’y conformer, mais comment ?

Un retour en deux temps

La fin de sa cavalcade n’a pas mis fin aux problèmes. Maman est rentrée. Dans un premier temps, on avait l’impression qu’elle voulait faire bonne figure : elle s’investissait dans les tâches quotidiennes, elle essayait de donner le meilleur d’elle-même (dans la mesure de ce que la maladie permettait).

Très rapidement, ce premier élan s’estompe. Même mes grands-parents de 89 et 93 ans s’investissent plus (un incendie les a conduits à vivre chez nous). Elle n’a « plus l’énergie » pour les tâches quotidiennes de la maison (entretien ménager, cuisine, toilette, etc.) – mais conserve l’énergie d’aller à l’hôpital de jour pour les ateliers dessin, musique et autre. Dois-je la mettre en cause ? Je ne fais que constater.

Les mois s’enchaînent. J’ai parfois l’impression que ma mère est à l’hôtel. Elle ne fait rien, on doit la servir. Seule exception : elle s’est occupée une grosse semaine de mes grands-parents pour nous permettre de partir en vacances. Nous lui avions préparé les courses, détaillé l’organisation des repas et une aide à la personne passait régulièrement.

Le retour de ma mère, c’est le retour des longues discussions sans but. Chacun doit rester assis sur sa chaise et écouter le laïus du bipolaire. Je me plie à l’exercice sans être convaincue de son utilité, sans savoir si ça la soulage d’une manière ou d’une autre.

Le mandataire spécial prend le contrôle

On le connaissait déjà, le mandataire spécial. Depuis le passage devant le juge des tutelles, on l’avait rencontré, on l’avait surtout eu au téléphone. Mais depuis le retour de ma mère à la maison, ça ne s’est pas vraiment arrangé.

J’ai toujours du mal à saisir le fonctionnement du mandataire spécial. Chacun doit payer pour soi, mais si ma mère envoie la facture, le mandataire peut rembourser – parfois avec de longs délais. Je ne me focalise pas sur le sujet. Papa a mieux compris, je crois. Ce mandataire, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’essaie de trouver une relative indépendance financière.

Je ne veux pas dépendre de ma mère, de ces crises (du jour au lendemain, elle peut tout dépenser ou décider de couper les ponts, y compris sur le plan financier) et de ce mandataire. En contrôlant les dépenses de ma mère, j’ai l’impression qu’il contrôle en quelque sorte aussi ma vie.

Première rencontre avec un nouveau psychiatre

Arrive le mois de juillet et la tant attendue rencontre avec le nouveau psychiatre de ma mère bipolaire (enfin, nouveau pour quelques mois… puisque ce psy partira courant octobre). Je n’avais pas un très bon pressentiment avant le rendez-vous.

Du peu que j’en avais entendu parler, les méthodes de ce psychiatre me laissaient dubitative : presque chaque semaine, la médication de ma mère se modifiait. Il me semble que les bipolaires ont besoin de stabilité. Mais bon, je ne suis pas du corps médical, alors comment juger ?

L’entretien commence. Plus la discussion avance, plus je suis médusée. Le psy est en train de nous sermonner, ma sœur et moi. Et plus ça avance, plus ça y va ! Je souligne régulièrement que je n’ai pas la science infuse, que je n’ai pas étudié la psychologie, ni même la médecine. Mais j’appuie aussi le fait que je vis au quotidien avec une bipolaire… depuis 20 ans. Depuis mon enfance. J’essaie de faire au mieux, même si je m’y prends comme un pied.

La réponse sonne comme une claque. Nous devrions être plus investies et plus gentilles pour aider notre mère. On frôle le « vous êtes de mauvais enfants ». J’hallucine. Sait-il au moins ce que j’ai enduré ? À aucun moment il nous demande comment nous allons, si nous nous en sortons… L’usager se retrouve au centre de la discussion. Les aidants, on s’en fiche, une fois de plus…

Tout ça pour ça ? J’ai l’impression d’être revenue au point de départ. À la fin de l’entretien, je ne veux même plus rencontrer ce psy. Pour recevoir une leçon de morale et me sentir encore un peu plus mal, non merci. Depuis le psy n’a jamais recontacté personne de la famille, ni mon père, ni ma sœur, ni moi.

Nouveau départ du domicile… mais pas de ma mère bipolaire cette fois

Les vacances passent et se terminent. C’est à mon tour de quitter le domicile. Je ne pars pas comme une voleuse. Je pars comme une enfant qui quitte ses parents : je vais poursuivre mes études à Paris.

Au fond de moi, une petite voix se réjouit de ce départ. Je me souviens de mon année en Lituanie. À l’époque, une bouffée d’oxygène, un an loin des problèmes. Même si les ennuis existent, je ne les vis plus au quotidien.

Je ne subis plus les crises de nerfs, les cris et les pleurs, les mines abattues et les pics d’agressivité. La peur de rentrer et de retrouver un cadavre, suite à une overdose de médicaments par exemple. La peur, dans les instants de délire, qu’elle se saisisse d’un couteau ou autre et que ça dégénère. Tout s’estompe.

Une autre voix se réveille en moi : mon père et ma sœur doivent prendre le relais à deux. Personne n’est indispensable, mais c’est quand même plus facile d’avoir une paire d’épaules de plus pour supporter tout ce poids. Je me sens un peu coupable et j’ai l’impression en quelque sorte de les abandonner.

À chacun de mes retours à Lille, une boule grossit dans mon ventre quelques heures avant mon départ. J’appréhende de rentrer chez moi. Je ne sais jamais vraiment dans quel état elle sera, mais je sais que ce ne sera jamais un week-end de repos.

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